Forum des grenadiers de la garde impériale
 
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 Une page de lecture pour ceux que ça intéresse

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MessageSujet: Une page de lecture pour ceux que ça intéresse   Sam 1 Aoû - 15:49

Quand les Grognards deviennent sujets du Tsar.....
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...... ..... ....Quand les Grognards deviennent sujets du Tsar.... (Sources Vladène Sirotkine).

Le 21 décembre 1812, le général Koutouzov informait le Tsar Alexandre 1er, que la campagne se terminait par la destruction complète "de l'ennemi". Depuis, les historiens russes et français se disputent et sur les chiffres des morts et sur le destin des rescapés de la Grande Armée.

En fait, tous les calculs sont teintés de chauvinisme...les Russes gonflent les pertes ennemies. Koutouzov lui-même, en écrivant aux siens, estimait qu'il avait fait prisonniers 150 000 hommes et récupéré 850 canons (presque tous les canons ont été conservés et se trouvent au Kremlin ou dans les musées consacrés à la campagne de 1812 à Borodino, Viazma, Maloïaroslavets, Smolensk...ect).

Ce chiffre de 150 000 prisonniers ne comprend pas les 50 000 à 60 000 soldats et officiers qui, malades, exténués ou légèrement blessés ne furent pas à même de suivre la Grande Armée battant en retraite le long du Vieux Chemin de Smolensk. Tous les auteurs de mémoires notent que lors du passage de la Berezina 25 000 à 30 000 restèrent sur la rive "russe".

Sur ces milliers d'hommes, un bon nombre essaya de trouver un abri...les officiers dans les châteaux et les soldats dans des maisons particulières. Les uns et les autres passèrent l'hiver rigoureux de 1812 - 1813 comme précepteurs ou valet de ferme. Certains s'attardèrent même en Russie. Par exemple, G.Capet, un officier de la garde de Napoléon, blessé, fut précepteur plusieurs années après la campagne de 1812 du futur grand poète russe Lermontov, lui ayant inculqué le culte de Napoléon, le " génie de l'époque".....A la différence de Pouchkine et de Tolstoï, Lermontov, qui périt très jeune, resta un admirateur fervent de Bonaparte.

La guerre en Europe sévit en 1813 et 1814 et le gouvernement russe dut résoudre le problème des prisonniers de guerre (officiel et non officiel)...ces derniers se cachaient chez des nobles et des paysans.

On trouva une solution. En juillet 1813 fut publiée une circulaire de K.Viazmitinov, Ministre de la Police, suivie en novembre 1813 d'une ordonnance (oukase) du Tsar d'après lesquelles les prisonniers de guerre de la Grande Armée pouvaient, à titre de colons étrangers, se faire naturaliser russes. Ils étaient libre de pratiquer leur culte, libérés du service militaire, exemptés d'impôts pour cinq à dix ans. En même temps, ils touchaient un subside pour "pouvoir établir une économie" et recevaient un lopin de terre en Ukraine ou en Sibérie.

L'ordonnance prévoyait une citoyenneté provisoire (de deux à trois ans) ou "éternelle", et exigeait de préciser l'appartenance à telle ou telle couche sociale, la noblesse (officiers), la bourgeoisie (la classe bourgeoise), comme disait l'ordonnance, le clergé (anciens aumôniers de la Grande Armée) ou la paysannerie (paysans libres ou ceux d'Etat).

Les artisans (classe bourgeoise) avaient le droit d'ouvrir des ateliers, ceux qui allaient travailler dans les usines et les fabriques concluaient un contrat individuel avec la patron de l'entreprise (en présence d'un fonctionnaire d'Etat) sur l'embauche et les conditions de travail (ce qui était inconnu des ouvriers serfs en Russie).

En Août 1814, près d'un quart des prisonniers de guerre se fit sujet du Tsar....la majorité prit la citoyenneté russe provisoire. La guerre continuait toujours, on n'en voyait pas la fin, alors que le statut de citoyen russe provisoire était beaucoup moins contraignant que celui de prisonnier de guerre.

Dans toute l'histoire de la Russie depuis Pierre 1er, ce fut le projet le plus audacieux, qui prévoyait de verser un contingent de près de 20 000 ressortissants d'Europe occidentale (l'épuivalent de la population d'une ville comme Moscou ou Saint-Pétersbourg en 1812) dans l'industrie, le commerce et l'agriculture. Lorsque les royaliste avaient immigré en Russie, comme le duc de Richelieu, le comte Langeron, ect...ils avaient été affectés à l'armée ou à l'administration.

Pourtant cette expérience ne dura pas. Le Premier Empire s'effondra en 1814 et les Bourbons demandèrent à Alexandre 1er de rendre les prisonniers de guerre à la France. Les guerres avaient décimé les hommes aptes au travail, accentuant la chute démographique.

F.Glinka, officier décembriste, participant à la campagne de 1814 en France, nota sur son journal...."Partout où nous passions il n'y avait qu'enfants, femmes et vieillards, où sont donc les hommes, la fleur de l'adolescence ?".

Le Tsar réagit rapidement à la demande de Louis XVIII. Le baron Morain, commissaire au rapatriement, "commissaire au roi au renvoi accéléré en France des prisonniers de guerre se trouvant dans l'Empire russe" comme le disait son mandat, arriva bientôt en Russie.

A partir de l'été 1814, dans les journaux russes, Morain commença à faire publier des annonces en français et en allemand sur le rapatriement des prisonniers de guerre.

Une majorité, y compris ceux qui avaient pris la citoyenneté russe provisoire, répondit à cet appel. En automne 1814, le premier transport maritime comprenant trois bateaux, avec 900 anciens prisonniers de guerre à bord, quitta Riga pour le Havre. Plus tard à la fin des années 1814 -1815 (après l'intervale des Cent-Jours), la majorité des prisonniers de guerre regagna la France soit par mer soit par terre.

Mais pas tous. Ceux qui n'avaient pas beaucoup servi ou, au contraire, les vétérans, ceux qui n'avaient pas de famille ou ceux qui avaient perdu leurs parents ne tenaient pas à revenir en France. Les rapports des généraux-gouverneurs de l'époque abondent en refus de partir.

Le 17 août 1814, le général-gouverneur de Novgorod nota..."Sur ces groupes de prisonniers de guerre voyageant à travers le gouvernement de Novgorod, il y en a qui, revenant dans leur pays, expriment le désir de rester, quittent leur groupe, uniquement pour prêter serment et acquérir la citoyenneté russe".

la pression de ceux qui ne voulaient pas s'en aller fut assez forte pour que le 29 août 1814... le Tsar fasse paraître un nouvel "oukase"...le rapatriement est facultatif, il ne faut renvoyer personne de force en France.

Par ailleurs, jusqu'en 1816, les Bourbons firent paraître en français, dans les journaux russes, des annonces sur un retour immédiat de leurs sujets. le nombre de soldats et d'officiers de Napoléon restés en Russie àprès 1815 était donc considérable. Les Bourbons n'auraient pas déployé une telle activité pour quelques centaines de personnes.


Mais qui sont ceux qui restèrent en Russie ?.....Jean Ariès de Liège. Capturé en Novembre 1812, il prêta serment pour une citoyenneté provisoire en 1813 et s'installa à Nijni-Novgorod. Ensuite il se décida à rentrer, mais après les Cent-Jours y renonça et, ayant acquis "une citoyenneté russe éternelle", se fixa à Nijni-Novgorod.

Trois anciens de la Grande Armée furent capturés et depuis 1812 se trouvaient à Laroslavl (Haute Volga). Refusant le rapatriement le 27 janvier 1816, ils demandèrent la citoyenneté russe éternelle, devinrent paysans libres et obtinrent un lopin de terre chacun dans l'Altaï (Sibérie du Sud). Chacun d'eux reçut également 350 roubles (un serf russe payait 3 roubles d'impôts l'an) et fut exempté d'impôts pour une durée de cinq ans.

En Mai 1817, les trois Français arrivèrent dans l'Altaï, reçurent leur lopin de terre, se firent orthodoxes, se marièrent et restèrent à tout jamais en Russie.

En 1837 la police secrète recensa tous les anciens prisonniers de guerre fixés en Russie. La plus grande partie se trouvait à Moscou et dans le gouvernement de Moscou...sur 350 000 adultes l'on comptait 1557 Français anciens prisonniers ainsi que leurs enfants, nés en Russie. Socialement, ils se répartissaient ainsi...710 ouviers, artisans ou propriétaires d'atelier, 213 commerçants, 654 précepteurs et domestiques.

Toutefois, tous les records furent battus par jean-Baptiste Savin, un ancien officier, chef du "convoi d'or" de Napoléon...c'est lui qui vécut le plus longuement en Russie. Fait prisonnier pendant la bataille de la Berezina, il se trouve bientôt à Laroslavl. Comme il n'avait aucun métier, il gagna sa vie en donnant des leçons d'escrime. Plus tard, il adopta une citoyenneté éternelle et se fit orthodoxe...Mikhaïl Andréevitch Savine.

Ensuite Savine se maria avec une jeune fille russe et partit pour Saratov où il enseigna l'escrime dans une école militaire. Ayant pris sa retraite, il fut professeur de français dans un des gymnases de la ville (lycée), ce qui lui valut le titre de fonctionnaire de 8è classe. Le petit Nicolas Tchernychevski, futur écrivain et révolutionnaire démocrate, fut son élève.

Une sombre journée de novembre 1894 vit presque toute la ville de Saratov sortir dans la rue pour assister à son enterrement. Bientôt un monument, érigé grâce aux dons des concitoyens, vint orner sa tombe...l'inscription..M.A.Savine, 1767-1894 (il aurait eu cent vingt-trois ans) du dernier vétéran de la Grande Armée était encore lisible dans les années 1920.

Sources.......Archives d'histoire de Leningrad...Rapport du Gouverneur de Sibérie destiné à Pétersbourg 27.V.1817....Correspondance des prisonniers de guerre de la Grande Armée (lettres en français et en allemand)...Recueil des documents de la commission des archives de Vitebsk v.1.1910 (Titre en Russe).
(LES APN)
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MessageSujet: Re: Une page de lecture pour ceux que ça intéresse   Jeu 6 Aoû - 16:47

SURPRENANT.... Shocked

Le genre d'articles qu'on ne voit pas souvent dans les livres d'histoires.

Merci.
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MessageSujet: Re: Une page de lecture pour ceux que ça intéresse   Ven 7 Aoû - 8:29

...... ...... .....Les Grognards de Cabrera.... (Sources P.Pélissier et J.Phélipeau).

En plaçant sur le trône espagnol son frère Joseph, après l'abdication du roi Charles IV, Napoléon n'avait pas songé à une résistance sérieuse en Espagne. En mai 1808, le pays se souleva, mais le nouveau roi put entrer à Madrid grâce à la victoire de Médina (14 juillet). Quelques jours plus tard, le général Dupont capitulait à Bailen, dans les défilés de la Sierra Morena. Un traité fut signé, mais vite violé et les soldats français restèrent prisonniers en Espagne. Ils connurent la pire misère d'abord sur les pontons de Cadix, puis sur l'îlot de Cabrera.

De Noël 1808 aux premiers jours d'avril 1809, les soldats de Napoléon, les vaincus de Bailen, ont eu le temps d'apprendre la patience, le courage, d'aller au plus profond de la désespérance et de l'honneur.

Sur les pontons de Cadis, gros navires ventrus privés de mâts et de gouvernail, ancrés au large de la rade, ils ont tout supporté....la faim, la promiscuité, la maladie et la mort. Sur les ponts, dans les cales, ils ont cependant organisé leur survie. Ils se sont voulus, pour cela, insensibles aux odeurs pestilentielles qui rôdaient d'un étage à l'autre, insensibles aussi à la vermine qui les harcelaient, à la boue et à l'humanité qui suintaient de partout, envahissaient le moindre recoin.

Ils ont également appris, par expérience, que l'on peut tromper la faim de cent manières, en mâchant quelques haricots, en grignotant un vieux quignon de pain, en cuisinant d'étranges ragoûts où voisinaient des tiges de botte et des morceaux de ceinturon découpés en lanières.

Restait la soif, permanente, lancinante. Une soif qu'ils ne parviendront jamais à étancher. Le 3 avril 1809, ils croient leur cauchemar achevé...pressés par les marins espagnols, bousculés par les hommes en armes, les prisonniers passent de leurs prisons flottantes sur des navires prêts à prendre la mer...seize bateaux dont les voiles se gonflent déjà, encadrés par cinq bâtiments de guerre, trois pour l'Espagne et deux pour l'Angleterre.

Ils sont sept ou huit mille qui rassemblent leurs maigres bagages, empilent quelques hardes et roulent les hamacs qu'ils ont improvisés sur les pontons. Il leur semble que le port de Rochefort est bien proche...ils savent, en effet, que c'est là qu'ils doivent être délivrés. Du moins le traité de Bailen le dit-il.

A vrai dire, aucun d'entre eux ne veut prendre pour argent comptant les menaces des Andalous qui, chaque jour, venaient en curieux, ancrer leurs barques à portée de voix des pontons.

Les jours en mer ne sont qu'une sorte de trêve. Le pire attend encore les soldats de l'Empereur et les civils entraînés dans la débacle, hommes, femmes et enfants qui ont eu le tort d'habiter l'Espagne bien avant que Napoléon installe son frère sur la terre des Bourbons. Le pire c'est une île, au large de palma de Majorque, l'îlot de Cabrera.

De l'avant des bateaux, qui courent vers la terre, la côte paraît austère, presque hostile....une falaise sèche, sans faille, sans creux. Ils espèrent pourtant, car ils espèrent toujours. Et ils croient même avoir raison quand les seize navires franchissent une passe, se glissant dans une baie où tout est calme et repos...la mer cesse de s'agiter, les eaux sont claires, les collines verdoyantes coulent doucement vers la mer. Même le vieux fort, sur son promontoire, paraît bonasse, veillant seulement sur le silence et la paix.

Poussés à l'eau, jetés sur les plages, les soldats de l'Empereur croient à cette paix retrouvée. Il leur prend envie d'être heureux. Eux, qui n'ont quitté ni les pontons ni les bateaux depuis près de cinq mois, cherchent un moment leur équilibre de terriens et aspirent à pleins poumons un air que n'empuantit plus les odeurs de sueur, de vomissure, de cadavre en décomposition.

Ils retrouvent de vieux réflexes oubliées sur les pontons...aussitôt à terre, ils se regroupent par régiments et par compagnies. Ici les marins de la garde, là les dragons, ailleurs les gendarmes et les légionnaires (ne pas confondre ces unités de légion avec la future légion étrangère qui sera crée par Louis-Philippe le 9 mars 1831). Les plus audacieux partent même en expédition....ils veulent connaître, avant la nuit leur nouveau domaine.

Ils ne vont pas loin, l'obscurité les arrête en chemin. le crépuscule qui cache l'horizon, les collines, puis les buissons, leur offre encore une occasion de rêver et de trouver douce cette première nuit passée sur le sol rocailleux qui laboure les flancs et les dos...les plus hardis ont déjà découvert un chemin...et s'il y a un chemin...

Fourbus, mais riches d'espérence, ils s'endorment les uns après les autres, serrés autour de foyers improvisés dont les braises rougeoient doucement. Le 6 mai 1809 est une rude journée pour les déportés de Cabrera. la déception est immense, l'abattement général....le chemin se perd dans les broussailles...les Espagnols n'ont laissé aucun vivre, seulement quelques chaudrons qui serviront peut-être un jour.

Il n'y a sur l'île ni village ni maison, pas même une hutte. Rien strictement rien, si ce n'est quelques traces de cendres dans le fort, un petit champ de blé à peine poussé, un âne qui ne demande qu'à se laisser apprivoiser, et quelques chèvres, maigres bestioles qui ne profiteront à personne....elles disparaissent le jour même, affolées, sautant d'une falaise, vers la mer pour échapper à une horde de chasseurs....1000 ou 2000 soldats, affamés, criant, hurlant, se déchirant aux branches d'arbousier, se blessant aux roches coupantes et qui voient leurs proies se dérober à l'instant où ils croyaient s'en saisir.

Il y a quant même une source. Un timide filet d'eau qui coule dans une auge de pierre taillée. Et devant la source, une file d'attente qui ne cesse de s'allonger, une habitude qui s'installe déjà autour du point de vie.

le 7 mai 1809 ajoute l'angoisse de tous. les Espagnols apportent enfin des vivres...Les officiers en assurent le partage, une répartition rapide tant les rations sont maigres...chaque homme reçoit cinq cent grammes d'un pain déjà dur, parfoi moisi, moins de cent cinquante grammes de fèves, une poignée de riz ou de vermicelle, quinze ou seize grammes d'huile, une misère....Une misère et un festin.

Les soldats s'éloignent vite de la plage, se retrouvent par petits groupes, allument des feux, cuisinent les légumes, coupent le pain, ajoutent au banquet quelques biscuits cachés dans leur poche. Il leur faut plusieurs semaines pour comprendre que les Espagnols ne leur apporteront cette portion congrue que tous les quatre jours, à la condition que la mer soit calme, que le marché de Palma ait été suffisamment approvisionné ou que les marins de corvée n'aient pas autre chose à faire.

Les déportés de Cabrera avaient soif, ils auront faim. La faim et la soif. Deux tourments qui justifient tout...le commerce qui va naître, la pêche qui va s'organiser, les vols qui vont se multiplier, le désespoir de ceux qui renonceront, le courage des autres qui chercheront à fuir, le meurtre aussi et l'antropophagie même. Il faudra exécuter un grognard qui avait dépecé pour le manger un cuirassier.



Cabrera n'est ni pour les faibles ni pour les résignés. La mort est la compagne quotidienne. Mort douce de celui qui s'endort, épuisé, pour ne jamais se réveiller, mort atroce de celui qui s'est cuisiné d'étranges soupes de lézard, de colchiques et de chardons...mort violente de celui qui a voulu défendre ses quelques fèves ou sa portion de pain.

Hier encore paysans ou artisans, ruraux ou citadins, devenus soldats pour la seule gloire de l'aigle impérial, les Robinsons d'occasion gardent la nostalgie du passé. Un passé façonné par les siecles qui ont déposé leurs strates d'usages, de coutumes et de règles, tout un acquis qui aide à vivre...alors à Cabrera, les soldats s'organisent comme autrefois au village.

Les premiers marchands sont des marins espagnols, alors ils viennent vendre du pain, puis du poisson. Les femmes oublient leur beauté fanée et leur silouette desséchée, elles redeviennent vivandières, les intermédiaires entre les marins et les grognards.

Les déportés eux-mêmes entreprennent de pêcher, de chasser, d'éléver des rats dont la cote ne cesse de monter. Le plus courageux voit plus grand encore...le dragon Coutant a ses territoires de chasse privés. Lui seul est assez solide encore pour nager jusqu'au rocher qui émerge au nord de l'île, à neuf cent mètres environ de Cabrera....il se met à l'eau, pousse un curieux petit radeau de roseaux, après ce combat solitaire avec le courant, il aborde le rocher. Les lapins sont là, à peine sauvages au début, plus rares et beaucoup plus craintif ensuite.

Cabrera s'agite pour oublier la soif, la faim qui reste là omniprésente...les plus ardents ceux qui ne cèdent point devant l'adversité caressent les rêves les plus fous...ils préparent leur évasion. Tout cela se fait en silence et en secret, cela se prépare la nuit, dans les criques éloignées. Avec des guetteurs qui surveillent les indiscrets, puisque tout se vend, même les renseignements.

Pour fuir, deux écoles se distinguent...les uns construisent un semblant d'embarcation, les autres s'emparent de barques de pêche majorquines, les plus imprudents. S'emparer d'une barque demande de l'audace, et de l'entraînement, pour une seule tentative, le caporal Wagre impose cinq mois de préparatifs à ses compagnons, le délai minimun pour réunir le matériel....et trouver l'occasion idéale.

Evasion réussie....jusqu'aux côtes catalanes où tous seront repris et Wagre, avec ses amis, se retrouve sur l'île. Bernard Masson, le lieutenant Fillatreau, Manzac, Maille, Morel et quelques autres sont aussi tenaces...le 18 août 1813, ils prennent d'assaut l'embarcation des majorquins venus jeter leurs filets dans une crique au sud de l'ile....dans l'obscurité ils s'éloignent à la rame.

L'aventure commence, elle durera sept mois, les fuyards dérivent, suivent le vent et les courants, s'échouent sur une côte qui leur paraît hostile...ils sont entre Alger et Cherchell. L'accueil n'est pas chaleureux. Le consul de france les aide, leur trouve un bateau. Ils repartent pour l'Espagne, pour Reniscola, où ils arrivent le 10 septembre...juste à temps pour prendre un fusil et faire le coup de feu avec la garnison assiégée.

le 16 mai 1814, il se fait un étrange silence sur l'île de Cabrera....tous les survivants, tous ceux qui peuvent encore marcher, tous ceux qui veulent encore espérer, avancent vers la plage, et regardent...ils fixent la goëlette qui manoeuvre là juste devant eux. Les voilent tombent, l'ancre plonge. Le dernier officier présent sur l'île M de Monsac, accourt.

Ils sont peut-être 2000 maintenant sur la grève. Des chaloupes glissent à la mer. A l'avant de la goëlette, un officier embouche un porte-voix...."Délivrance ! Délivrance pour les prisonniers"....Il y a cinq ans que les vétérans attendaient ce cri...ils crient " Vive l'Empereur" comme ils l'ont fait si souvent, pour chacune de leurs joies collectives, pour chaque évasion qui semblaient réussir, ou le 15 août pour la fête de Napoléon.

Ils crient "Vive l'Empereur" mais à bord on répond pudiquement "Vive la France." Les marins de Louis XVIII ne veulent pas choquer les déportés de Cabrera....

Il faudra plusieurs jours pour rassembler les déportés, pour préparer l'embarquement et n'oublier personne. Il faudra plusieurs jours aussi pour distribuer les vêtements, les vivres et partager les survivants en deux groupes puisque tous ne partiront pas le même jour.

le recensement est rapide...au dernier Grognard embarqué, les marins de Louis XVIII compteront ..." 3389 "....les autres, presque tous les autres reposent à Cabrera.

En 1847, le Prince de Joinville inaugure dans l'île, un monument..."A la Mémoire des Français Morts à Cabrera".
( APN)
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